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18 septembre 2010 6 18 /09 /septembre /2010 18:31

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Malgré l'évolution de nos connaissances, les troubles mentaux restent en grande partie une énigme. Et la définition de l'individu "normal" ne progresse guère.

 

"Crétin", "débile", "imbécile", "idiot", "dément", "hystérique", "pervers"..., ces noms d'oiseaux utilisés à tort et à travers appartenaient, au XIXème siècle, au registre médical. Ils décrivaient des patients souffrant de symptômes très précisément décrits et répertoriés. Aujourd'hui, d'autres termes spécialisés se galvaudent en passant dans le domaine public : tel ministre bravant l'opinion publique est taxé d'"autiste", tel salarié se sentant au four et au moulin se décrit comme "schizo", celui qui prend la mouche se voit traité de "parano"... Pour les personnes réellement concernées, la stigmatisation est une réalité : oser se déclarer dyslexique, par exemple, est humiliant, tandis que s'avouer schizophrène provoque le vide autour de soi.

 

Des troubles aussi familiers que méconnus

C'est dire si les troubles mentaux s'avèrent aussi familiers que méconnus. Les spécialistes eux-mêmes, qu'ils soient psychiatres, psychologues ou psychanalystes, ne les abordent généralement qu'avec prudence, condamnés à remettre sans cesse en question leurs modèles explicatifs, leurs répertoires de diagnostics et leurs techniques de soins. 

Suivant l'époque, l'origine présumée du trouble et les théories en vigueur, on a pu en effet traiter la schizophrénie ou la dépression avec le déclenchement de convulsions par cure de Sakel (injections croissantes d'insuline), des électrochocs, des neuroleptiques et/ou avec des thérapies psychodynamiques ou humanistes fondées sur l'usage de la parole. Avec, dans tous les cas, des résultats discutés...

Par ailleurs, il n'est pas anodin de décréter un enfant hyperactif ou dépressif et de le placer sous psychotropes. Pas plus que d'essayer de détecter, dès ses 3 ans, une violence excessive. Indépendamment même de ses conséquences, un diagnostic ne va jamais de soi. Il existe en effet plusieurs classifications des troubles. Celles de l'Association américaine de psychiatrie (APA) et de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) se fondent sur le repérage et le traitement de symptômes, sans présumer de leur origine. Approche médicale contestée par nombre de cliniciens français attachés à une approche psychopathologique pour qui le symptôme n'est que l'arbre qui cache la forêt. Et même en s'accordant sur une grille de lecture, plusieurs praticiens ne seront pas forcément d'accord sur un diagnostic. Pour couronner le tout, certains spécialistes sont tentés de parler non plus de "la" mais "des" dépressions, "des" schizophrénies...

 

En outre, tous les troubles ne sont pas universels : le "koro" (terreur brusque d'être tué par son organe génital pénétrant profondément son propre corps) n'est, par exemple, attesté que dans quelques pays asiatiques. D'autres semblent avoir disparu : où sont passées les hystériques, qui suscitaient tant de passion avec leurs décharges émotionnelles et leur théâtralité ? D'autres encore ne sont plus considérés comme tels. En 1851, une revue médicale, "preuves" scientifiques à l'appui, avança le concept de "drapétomanie", vocable amphigourique désignant une "manie de la liberté" poussant les esclaves noirs à essayer de s'enfuir...

Au XIXème siècle toujours, certains psychiatres décrivaient ainsi la frigidité comme une pathologie mentale à part entière. Et c'est en 1973 que l'homosexualité a cessé officiellement, pour l'Association de psychiatrie américaine, d'être tenue pour un trouble. En 2010, la France a été le premier pays à franchir le pas pour "dépathologiser" le transsexualisme, où la personne se sent appartenir au sexe opposé au point de se travestir, voire de recourir à la chirurgie. La pression de patients organisés, de même que l'évolution de la société en général, conduit donc à reconsidérer des diagnostics. Aux Etats-Unis, des autistes de haut niveau se réunissent pour être perçus désormais comme des personnes normales issues de la "neurodiversité", et non comme des patients.

D'autres débats sont récurrents : les "dys" (dyslexie, dyscalculie, dysorthographie...) sont régulièrement décriés, à tort ou à raison, comme des étiquetages niant des problèmes liés à l'éducation parentale ou à la pédagogie scolaire. La catégorie de "phobie sociale", forme extrême de timidité, est régulièrement dénoncée comme un faux problème permettant d'écouler de nouveaux traitements pharmacologiques.

 

Tous malades ?

Plusieurs enquêtes classiques ont produit des chiffres qui donnent le tournis : pour l'étude épidémiologique Midtown Manhattan de 1954, 81.5% des 1660 New-Yorkais pris en compte présentaient des symptômes. Un sur quatre était jugé profondément affecté. Trente ans plus tard, avec une méthode différente, la recherche Epidemiologic Catchment Area parvenait à des conclusions comparables. Bon nombre de sujets considérés comme malades n'étaient pas traités, faute de diagnostic, de demande de leur part, ou parce qu'ils arrivaient à vivre avec leurs symptômes.

Plus près de nous, selon une enquête publiée en 2010 (1), dont les sujets ont été plus précisément et plus régulièrement interrogés, près de 50% des jeunes Néo-Zélandais de 18 à 32 ans ont vécu un trouble anxieux, plus de 40% une dépression, près de 20% une dépendance au cannabis... Du moins, si l'on accepte les critères du DSM. Alors, tous fragiles ? Tous malades ? Un certain Sigmund Freud considérait déjà que la santé mentale et la psychopathologie n'étaient qu'un continuum. 

Prenant acte de cette complexité, chacun s'accorde aujourd'hui à estimer qu'un trouble mental est tributaire d'une histoire personnelle, d'influences biologiques, du regard de l'autre, du rapport à la norme sociale, selon une configuration unique... L'acquisition de nos connaissances en la matière ne peut donc se construire que dans le renoncement aux causes linéaires, et dans l'humilité.

 

Jean-François Marmion

 

(1) T. Moffitt et al., "How common are common mental disorders ? Evidence that lifetime prevalence rates are doubled by prospective versus retrospective ascertainment", Psychological Medecine, vol. XL, n°6, juin 2006.

 

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Published by Myrddhin - dans Psy
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